Merci, Steve Jobs, pour ce quart de siècle d'innovation et d'intelligence

Comme je le disais sur Twitter le jour de l'annonce de son départ d'Apple, il nous faut remercier personnellement Steve Jobs, en tant que personne, pour le quart de siècle d'innovation et d'intelligence qu'il nous a offert à tous, qu'on soit utilisateur Mac ou Windows.

Bien sûr, les mauvaises langues ne voudront pas voir l'homme et resteront concentrées sur l'empire financier qu'il a construit et qui a récemment atteint des sommets qui ne sont pas du goût de tout le monde. Les adeptes de Windows, de leur côté, ne voudront pas non plus voir ce que Microsoft doit pourtant à Apple (malgré ce que montre très bien le documentaire de 1996 de R. Cringely intitulé Triumph of the Nerds).

Pour ma part, en tout cas, je vois avant tout dans cet événement la vie exceptionnelle d'un homme exceptionnel qui, d'une manière ou d'une autre, s'achève. Alors bon, on érige des musées au nom de Rodin et Picasso, on salue les artistes comme des demi-dieux, et on n'en finit pas de vanter la Créativité. Mais il faut peut-être ouvrir les yeux et voir où elle est la créativité, aujourd'hui. « Le beau est passé du côté de la technique industrielle, et il a émigré du champ de l'art, désormais affranchi de sa tutelle », disait déjà dans les années 1990 le philosophe Jean-Pierre SÉRIS (in La technique, PUF, 2000, p. 267). Les industriels comme Apple sont les vrais créateurs de notre temps. À la Renaissance, Michel-Ange changeait le monde avec la Sixtine ou la place Saint Pierre. De nos jours, Apple change le monde avec l'iPhone et l'iPad, comme elle l'a déjà changé en 1977 avec l'Apple II ou en 1984 avec le Macintosh, qu'il a fallu 10 ans à Microsoft pour parvenir à imiter proprement (avec Windows 95).

Dans le Discours préliminaire de l'Encyclopédie, d'Alembert s'étonnait déjà, au beau milieu du XVIIIème siècle, du mépris qu'on a pour la technique, qu'il appelait à l'époque “les arts mécaniques”. Voici ce qu'il écrit :

Le mépris qu'on a pour les Arts mécaniques semble avoir influé jusqu'à un certain point sur leurs inventeurs mêmes. Les noms de ces bienfaiteurs du genre humain sont presque tous inconnus, tandis que l'histoire de ses destructeurs, c'est-à-dire, des conquérants, n'est ignorée de personne. Cependant c'est peut-être chez les Artisans qu'il faut aller chercher les preuves les plus admirables de la sagacité de l'esprit, de sa patience et de ses ressources.

Je dirais la même chose des grands industriels d'aujourd'hui, comme Steve Jobs, à la différence près qu'ils sont à notre époque connus de tous. Mais une forme de mépris continue d'entourer les activités purement industrielles, tandis que nous vouons un culte sans fin et sans limites à l'Art. Pourtant, faire de l'art ou de l'industrie, quand on est un vrai créateur, ça n'a pas grande importance. Steve Jobs lui-même se voit comme un poète de l'ère industrielle. En 1996, il déclarait précisément au micro de R. Cringely :

Le mouvement hippie a débuté quand j'étais à la fin de l'adolescence, c'est une culture que je connais très bien. À la base, on trouve l'idée que la vie peut offrir autre chose que ce qu'on voit tous les jours. C'est la même idée qui pousse les gens à vouloir devenir poètes au lieu de banquiers. Je trouve ça merveilleux. J'ai la certitude qu'on peut intégrer cet état d'esprit dans des produits fabriqués en usine.

Écoutez-le le dire lui-même. Il est bon d'entendre la voix d'un grand homme au moment où il nous quitte :

Intégrer l'idéal hippie dans la production industrielle. Oui, vous avez bien entendu. Cette phrase, passée relativement inaperçue, est de toutes celles de Steve Jobs, celle qui me frapple le plus et m'importe le plus. Elle rejoint tout à fait les idées de mon Court traité du design, qui montre que le design est né avec l'ambition qu'avaient les artistes d'améliorer la production industrielle et d'élever l'existence de l'homme. En outre, cette déclaration en dit long sur la psychologie de Steve Jobs et sur les désirs finalement très personnels qui animent son aventure industrielle depuis les débuts. Elle montre qu'Apple est animée depuis l'origine par un idéal utopique, tout comme ont pu l'être dans l'histoire certains courants artistiques. C'est chose rare, ici bas, dans le monde industriel. Ce Steve Jobs est avant tout un genre d'artiste qui a choisi comme matériau la production en usine et comme discipline le design, là où d'autres auraient choisi la musique ou la poésie. Steve Jobs rejoint ainsi le Court traité du design où je dis que le design est l'art d'enchanter l'existence. L'enchanteur, ici, c'est Apple. Et quand on voit le succès des produits de la marque, on peut dire que l'enchantement fonctionne.  

Personnellement, ces aveux simples et sincères me touchent beaucoup. Ils montrent que derrière la deuxième entreprise du monde en matière de capitalisation boursière, il peut y avoir du rêve et du désir, c'est-à-dire le cœur d'un homme. Et quel homme, ce Steve Jobs, dont il est bien triste de le voir devoir mettre fin à sa carrière à un âge aussi jeune. Pour l'occasion, le Wall Street Journal fait cette semaine une belle revue (signalée par l'ami Remy Bourganel) de ses meilleures citations. Quelques unes valent la peine d'être reprises ici, pour mémoire.

Aux critiques sur l'empire financier qu'il a construit, une belle phrase teintée de réalisme existentiel datant de 1993 constitue une belle réponse : 

“Being the richest man in the cemetery doesn’t matter to me … Going to bed at night saying we’ve done something wonderful… that’s what matters to me.”
[The Wall Street Journal, May 25, 1993]

À tous ceux qui cherchent à l'imiter sans comprendre ce que c'est que de créer, il donne une belle leçon sur la créativité, que les philosophes de l'art qui ne savent que parler et écrire feraient mieux de méditer :  

“Creativity is just connecting things. When you ask creative people how they did something, they feel a little guilty because they didn’t really do it, they just saw something. It seemed obvious to them after a while. That’s because they were able to connect experiences they’ve had and synthesize new things. And the reason they were able to do that was that they’ve had more experiences or they have thought more about their experiences than other people.” 
[Wired, February 1996]

Et bien sûr, pour tous les lecteurs de mon Court traité du design, cette belle déclaration qui va dans notre sens :

“Design is a funny word. Some people think design means how it looks. But of course, if you dig deeper, it’s really how it works. The design of the Mac wasn’t what it looked like, although that was part of it. Primarily, it was how it worked. To design something really well, you have to get it. You have to really grok what it’s all about. It takes a passionate commitment to really thoroughly understand something, chew it up, not just quickly swallow it. Most people don’t take the time to do that.”
[Wired, February 1996]

Il y a du héros chez cet homme-là. C'est pourquoi il nous inspire et nous manquera. Nous lui devons tous beaucoup. J'en veux pour preuve cette déclaration de Eric Schmidt, président de Google, l'autre empire rival, rapportée cette semaine par le Wall Street Journal :

Schmidt, who sat on Apple’s board between 2006 and 2009, said in a statement that Jobs “is the most successful CEO in the U.S. of the last 25 years.” He added that Jobs “uniquely combined an artist’s touch and an engineer’s vision to build an extraordinary company, one of the greatest American leaders in history.”

Bonne santé et bon vent, Monsieur Jobs.

Commentaires

Merdre alors… J'en ai les larmes aux yeux… Oui effectivement un génie s'en va et ne sera pas remplacé de si tôt.

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Portrait de Stéphane Vial
Stéphane Vial